Version 6.1.1.1

Texte traduit du serbe par ***

1. Texte, dit le prêtre ; les dieux brûlaient. Ce qu’il nous revient, c’est faire parler les morts ; ensuite vous traduirez. Les fables, le feu, la terre. L’histoire, tout. Les morts peuvent tout dire ; vous, vous écrirez.

2. (D’autres, après nous, viendront travailler. Ils marcheront d’un même pas ; les animaux les suivront, debout (étranges au bout d’une corde). Ils cultiveront la terre, elle fleurira sous leurs crachats).

3. Les choses du ciel peuvent attendre. Mais ces morceaux de livre qu’ils ont enfoncés dans la gueule, ces chemins de papier qui montent à l’infini, ces mots, ces prophéties ! Chaque mort est un voyageur aux bras troués par les flammes. Tu entres dans son chemin brûlé, tu lui tends une étoffe mouillée, lui revient de très loin, il a chaud, c’est la vie et l’on danse. Et tu lui retires les mots de la bouche, tu lui ôtes délicatement comme une dent qui le gêne ; tu consignes vite ces reliefs dans tes pages. Sans trembler. Voilà comment vous devrez vous y prendre.

4. Mes frères, lorsque la nourriture nous regroupe, lorsque notre assemblée jette ses restes aux chiens ou aux enfants sur le sol, au fond des routes morts et mortes trépignent ! Et cependant, ne leur donnez rien ! Les morts qui ont l’eau à la bouche, les morts qui vous quémandent un bas morceau en vous tirant la poche sont encore ceux qui parlent le mieux. Ainsi leurs songes sur le monde s’aiguisent. Le boire et le manger de toute façon leur feraient mal. Ainsi leurs songes comme la mer nous recouvrent. Comme la mer qui arrive de derrière l’infini. Ces morts, ces mortes qui sont déjà un peu vous, il faut leur tenailler les dents pour qu’ils parlent.

5. Texte, dit le prêtre ; sur l’autel, dans le feu, les dieux brûlaient. Mes frères, c’est vrai les murs de nos cités sont tombées. Des flèches les transpercèrent. Restent les routes où s’enlisent vos pieds, les chemins tressés autour d’un butin ou d’un morceau de viande (dans le feu, la graisse est pour les dieux qui attendent, elle attise leur lumière) ; et reste l’avenir ! – je vous le dirai à travers celles des bouches des femmes que j’ai entendues crier durant l’amour, à travers les sagas pornographiques telles qu’elles apparaissent dans les songes et dans les pages des livres noircis par les flammes d’or des bibliothèques – chaque fois autour d’un corps qui danse, autour des morts en transe, il y a une page qui s’écrit. Mes frères, c’est vrai notre monde est fini, mais les coeurs battent encore sous les décombres !

6. Il y a une page, dit le prêtre, une carte, des champs, des sillons (tu entends au passage un désert et les voies de la mer ; elles aussi s’effacent… je les ai quelquefois parcourues). Les femmes sont belles quand elles mangent. Les mortes les jalousent et soupirent. Recueille les mots qui perlent à leurs narines ; ensuite couche-les sur le papier.

7. Texte ! dit le prêtre ; près de lui, sous les pierres longues, des femmes aux songes creux se pâmaient, le corps couché dans l’herbe lasse.

8. Marko, approche approche, mon garçon, mon fils étrange. Approche de la Table, écoute la chanson. Le vent te portera la nôtre, notre chanson à mourir (il n’y a pas encore de livre en clair, il y a la parole et la bouche au secret – comme ce que l’on dit des hommes), et sa boucle circule, elle est courte, dans le vin tu l’entends, dans le vent, dans le kolo des femmes, elle circule au banquet, même à l’église où l’on déguste silencieusement de vieux corps, où les hommes comme des spectres dépensent les heures d’histoire dans des pages renversantes : neuf cent cinquante années de peine – environ.

9. (Approche approche, garçon…)

10. Les dieux, les anciens dieux qui ne pensaient plus qu’à eux, que nous avons débités en bûches pour nos fours, dans lesquels nous avons sculpté les crosses de nos fusils ; ces dieux qui ne nous ont pas défendus quand nous eûmes besoin d’eux, maintenant il nous faut en ramasser d’autres dans nos filets. Pour ça, morts, nous avons besoin de votre parole. Cette chose, la parole, elle est dans les champs, avec les animaux, avec l’herbe dans quoi on roule et s’échange des baisers délicieux.

11. Aleksandar, mon fils sauvage, ma terre précieuse, y croiras-tu ? croiras-tu à l’amour que l’on peut faire à d’autres corps, vivants ou morts, humains ou lumineux ?

12. (Chaque livre. Chaque livre est un miroir pour les femmes et les naissances symétriques s’y reflètent ; et les fils libèrent leurs mères. L’histoire tournera donc autour d’un point qui n’est d’aucun lieu – ô aveugle temps qui marche sur l’enfant (quatre phrases à demi dictées ; peut-être de l’eau déposée sur un front) : les dieux marchent, eux aussi, dans ses pas. C’est la dernière fois, disent les hommes regroupés, formant un cercle dans l’espèce entre la vie et le mouroir – on lui fera présent d’un corps : on y apercevra, une dernière fois, le sol. Un tremblement : oui la Terre a tremblé. Lorsqu’elle se calma, on avait posé l’enfant là, sur le rivage de la mer éloignée de Jadran. Un cri dans la gorge sauvage ; les temps viennent, amis. Ils sont venus. Déjà, hommes et femmes se prosternent. Les cités seront fondées par lui, chuchote-t-on. Plus tard, on le prénommera : Aleksandar. Devant son œuvre, on dira : pour ses mains, le monde est une toile).

13. Hommes ! dit encore le prêtre, je vous présente ces écritures comme une nourriture à manger ! L’étincelle de vos fils brûle au-dedans ! Pour moi, en y posant les lèvres, je me mélange aux bêtes qui parlent aux apparences ! Je me mélange aux prophéties qui sortent de la mer des morts pour laquelle aucun nom de dieu n’est un rivage ! Et la mer mange la terre des années ! Et les pages noircies de mes vieux livres restent ainsi constamment à vérifier !

14. Une ville, dit simplement le prêtre, en attendant la prophétie, avec les bêtes des champs, avec l’herbe, avec les demeures des hommes. Un jour, Aleksandar, du ciel tu seras maître ; tu mourras, je le sais, égal aux dieux. Et toi aussi Marko, lorsque nous présenterons tes paroles aux hommes, crispés sur le grillage, qui contemplent les choses, dit le prêtre, ils diront : « Ce ne sont pas des fables, non – on les a vérifiées ; et avec, le fil qui nous relie à la mort : c’est une prophétie ! » Quiconque en fera la lecture y croira – les hommes respireront dans ces légendes ramassées, au fond des paysages ou sur les routes, le long de ta parole.

15. Comme on ne l’interrompait pas, le prêtre continua. L’enfant, lui (mais lequel ?), ne l’écoutait plus : il jouait en haut de ce caillou pelé et exposé au vent que nous surnommons Bog. Au temps de l’origine du texte, disait le prêtre, dont la bouche maintenant écumait beaucoup, et perdait du sang noir, au temps où la parole remonte le cours du fleuve, il fut une terre derrière le désert de roches où chaque voyageur devait (n’est-ce pas étrange ?) emporter de la nourriture et de l’eau. Non pour lui : pour les offrir aux villageois qui d’aventure l’accueilleraient. Si cela se produisait, eux brûlaient cette nourriture dans un feu de bois qu’ils éteignaient à l’aide de l’eau ; en échange lui offraient à manger et à boire : mais une autre eau, une autre nourriture. Ainsi sont les coutumes sauvages de ceux qui pensent encore aux morts, là où il y a des dieux, ou d’autres fétiches de papier, à l’infini. Marko n’avait donc rien à perdre lorsqu’il quitta ce sol peut-être natal qu’aucun nom n’acheva – mais qu’importe maintenant, Aleksandar – Marko ou un autre ? C’est toi, c’est peut-être toi, Nenad, mon fils fou, ma plante grimpante, toi qui fera les légendes, les chemins sur lesquels roulent les noms comme des pierres. Tu partiras les mains dans les poches, mon enfant-cornu, mon serpent d’alcool, n’ayant pour possession que quelques morceaux de tissu et des plantes étranges, ramassées dans le champ d’une jeune fille. Tu enrouleras des parchemins troués autour de tes bras et tu iras – c’est tout.

16. A ces mots, l’enfant recule, le prêtre meurt et monte à son tour en pensée au sommet escarpé de la montagne. Au loin, dans le ciel, les dieux fumaient. Sous la terre, les morts chahutent. Au loin, l’horizon, la surface de la mer. On y voit scintiller le secret de la vie. On y voit se lever le règne de celui qui sera ou ne sera pas

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