Version 4.1

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« Neuf cent cinquante deux,
voyez votre dieu !
neuf cent cinquante trois,
le bois de sa croix,
neuf cent cinquante quatre,
qui flambe dans l’âtre… »
compte un soldat qui décompte.
Nous passons devant lui ; il baisse la tête nous passons le vent
bruit dans ses cheveux il rit comme une bête
de lune je voudrais crier mais il ne reste que
quelques traces nulles que la crasse nue sous les ruines de mon crâne
il me reste quelques phrases une
dernière fois pour toi mon amour je parlerai je déparlerai
avant de réjouir avant de rejoindre le sol le
sale ciel le soleil.
On appuie la baïonnette sur mon dos on me passe la savonnette
en riant si je me baisse on me si je les laisse on me demande si
« Tu la sens ? » si je m’abaisse
mais je la boucle, défais la boucle, ouvre grand la bouche :
je ne sens plus rien, je suis déjà, je suis âgé je suis dégâts je
fatigué je suis dégoût suis passé trépassé
de l’autre côté de la vie – des lavis délavés de la vie
trop courte ;
d’accord il y a des flux qui circulent, des flux de feu entre les poutres
de mes yeux, il y a le foutre dans mes cuisses
les cris du coeur de l’autre côté des tympans, d’accord il y a le
le sang comme un trépan un feu roulant au fond qui
hors des paupières –
mais sentir ? Non je ne
non je sens rien.
Lorsque les premiers hommes sont tombés lorsque
les soldats sous le ciel plombé
à terre,
déjà d’autres désiraient s’éloigner, dit-on
quand d’autres étaient encore à s’empoigner –
on leur a dit on leur a versé dans le corps l’éther
on leur a :
« ouvre la gorge » et on leur a versé l’acide
aride liquide qui fond
au fond – c’est ainsi le destin s’enroule autour des intestins
pour faire le nœud comme un poing que je puisse
serrer dans le fer
que je puisse errer en enfer.
Bientôt il n’y aura plus que la force centrifuge
pour agiter
ce tas de chair
château de terre
que j’hésite à nommer un corps,
le souffle du vent
soufflé de l’évent
de l’univers
lavera lèvera les cheveux
au lieu d’entrer dans les poumons,
les lèvres seront closes, les dents
serrées acérées ; je resterai
cheval achevé
étendu devant le grillage,
pendant que nos bourreaux continueront de respirer
et rentreront dans leur village –
aux ceintures des lambeaux de nos visages –
pour dîner avec leur femme et leurs enfants.
Sur mon cadavre il n’y aura
sur mon cadavre aucun nom – n’importe !
Et l’on ne préviendra personne –
dans quel champ troué nous aura-t-on enterrés ?
Nul ne le saura. Certains prieront peut-être mais
qui viendra nous planter les croix ?
Elles s’évaporeront vite les vapeurs de nos peurs,
il n’y a pas d’infini non ! Et le sang et
la peau retournent à la terre :
« Les poils tressés aux mauvaises herbes ! »
disait Joris ou Boris (qui se souvient encore ?)
pour parler de la mort
« Ainsi, nous ne sommes que de la matière ;
ainsi cendres et eau et un peu
de poussière »
– mais ces années de joie mon amour
pourquoi nous les a-t-on
accordées alors ?
que se sont-elles désaccordées
comme un vieux piano ?

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